Décryptage de l’idéologie des libertariens

15 mars 2025

L’élection de Donald Trump II marque le ralliement de grands pouvoirs technologiques et économiques à un projet politique foncièrement anti-démocratique. Nous assistons au décrochage complet d’un capitalisme en roue libre (capitalisme de la finitude), avec la démocratie libérale, l’État de droit et les valeurs humanistes. 

Ce décrochage n’est pas arrivé du jour au lendemain, il infuse depuis les années 1950 dans une matrice idéologique particulière, le libertarianisme. Une doctrine qui prône un État minimal et la prééminence des individus les plus riches et entreprenants sur le reste de la société.

La philosophe Ayn Rand, notamment, lecture de chevet des néo-libéraux américains comme Milton Friedman ou Ronald Reagan, a posé dans les années 50 les bases d’une vision du monde où l’égoïsme rationnel est une vertu. Ne pas dépendre des autres, ne rien devoir aux autres est son credo. Ceux qui créent, qui innovent, doivent être laissés libres, sans contraintes fiscales ni morales, ni écologiques, et n’ont de compte à rendre à personne, ni à la société, ni à Dieu, ni à la nature.

Cette philosophie a accompagné la révolution du capitalisme techno et financiarisé des années 1970 aux années 1990. Libertariens, les Steve Jobs et Bill Gates de jadis ne l’étaient pas trop, les Peter Thiel et Elon Musk d’aujourd’hui le sont absolument. Tous ces entrepreneurs de la tech, passés et présents, personnifient le mythe randien de l’entrepreneur visionnaire qui devient un héros, un démiurge visionnaire qui voit plus loin que tout le monde et doit donc être le premier de cordée.

Ainsi Peter Thiel, cofondateur de Paypal en 1998, mentor de Elon Musk, financeur de la campagne du sénateur JD Vance devenu vice-président de Trump II, se revendique du courant libertarien. Pour lui, il l’a dit, il l’assume, capitalisme et démocratie sont incompatibles. Il défend les monopoles contre la concurrence, la liberté d’expression absolue, tant que cela ne va pas à l’encontre du business (ajouterait le patron d’Amazon) et la fin des régulations étatiques.

Les libertariens envisagent des villes flottantes sans état, entièrement privées, financent des think-tanks influents dans le monde entier et sont volontiers transhumanistes : il faudra bien se cryogéniser, transférer son cerveau dans des puces ou vaincre la mort si l’on veut aller vivre sur la planète Mars, privatisée bien sûr.

C’est ce gloubi-boulga libertarien, techno, autoritaire et geek (qui nomme ses entreprises ou ses enfants comme dans les livres de science-fiction), qui guide aujourd’hui les “champions” du capitalisme connecté.

Cette élite économique et technologique a pris les rênes du pouvoir pour veiller, par exemple, à ce que l’Etat américain ne démantèle jamais leurs grands trusts numériques comme il l’a fait par le passé avec les monopoles industriels trop puissant.

Le (mauvais) génie de Trump est d’avoir scellé l’alliance entre ce courant idéologique élitiste et scientiste qui veut aller sur Mars, avec l’extrême droite populiste américaine de l’Alt-Right pour qui, pour certains, la terre est plate. 

Les deux courants ont profité, économiquement pour l’un et médiatiquement pour l’autre, de la généralisation des réseaux sociaux. Les deux courants partagent une vision du monde où la liberté absolue (surtout celle de l’argent, en fait), la loi du plus fort est la règle, où l’État doit être diminué et remodelé pour servir une élite (DOGE), où l’innovation est un moyen d’autonomisation complète,  non seulement par rapport aux limites du corps social et de la géopolitique (cryptos, IA, Groenland) mais aussi des limites physiques, naturelles, environnementales et planétaires (conquête spatiale). 

Dans cette optique enfin, l’homme nouveau, sans contraintes et sans limites, est aussi masculiniste : la démocratie est un régime de faibles qui bride les hommes conquérants, les mâles alphas. Les hommes qui réussissent doivent être virils et puissants pour imposer leurs vues, s’imposer aux autres, s’imposer aux femmes. Musk et Zuckerberg eux-mêmes, avec leurs défis de MMA, incarnent cette idéologie du combat, de la performance, du développement personnel, qui refuse toute remise en question et opère un backlash anti-féministe.

Techno-césarisme, carbo-fascisme, accélérationnisme, capitalisme de la finitude… les concepts foisonnent, il est sans doute trop tôt, le nez dans le guidon, pour faire le tri. On peut parler comme nous le faisons des Destructeurs, c’est un terme assez large, et peut-être des Hyper-Destructeurs, qui sont les oligarches technos-fascistes au pouvoir dans ce qui fut jadis la plus grande démocratie du monde.

Pour terminer sur une note combative, parce que la sidération n’a qu’un temps trois idées personnelles :

– L’imaginaire inégalitaire, illibéral, ultra-individualiste, technozinzin est très séducteur et flatteur. Il faut lui opposer un récit qui ne soit pas “en négatif”, un autre chemin. La décroissance mérite d’être posée, à consolider avec un corpus de valeurs et de projets de société comme on a commencé à le faire, Etat résilience, sobriété, suffisance, vivre autrement qu’en compétition.

– L’angle “Tout le monde n’ira pas sur Mars” peut être porteur en prenant les Destructeurs à leur propre mot. Si la Terre a vocation a être le berceau de l’humanité, ce n’est pas en brulant le berceau que l’humanité s’envolera. En retournant leurs valeurs, on peut leur rétorquer que les destructeurs sont en fait des déserteurs, les protecteurs sont les vrais héros du présent et du futur.

– La bonne nouvelle avec la victoire (“temporaire ?”) des destructeurs c’est que nous n’avons plus rien à prouver à nos anciens “alliés” ou “partenaires” traditionnels. Leur projet fou rend légitime, diplomatiquement, moralement, économiquement, politiquement de se détacher de leurs “règles” et de leurs “dogmes” ultralibéraux. Si la France refuse la course à la destruction, elle ne sera pas mise au ban de la société mondiale. En se posant comme alternative radicale au projet des Hyper-Destructeurs, elle perdra des amis mais se fera de nouveaux alliés, en Europe et dans le monde. 

Pierre de BEAUVILLÉ

Voir aussi la vidéo « Gare aux Chaoscapitalistes » réalisée par Pierre.
5 minutes pour comprendre l’idéologie des libertariens qui ont pris le pouvoir avec Trump et inspirent le discours de Munich de J.D. Vance :

Sources pour aller plus loin :

https://usbeketrica.com/fr/article/peter-thiel-l-homme-qui-voulait-achever-la-democratie

https://blogs.mediapart.fr/bruno-hubacher/blog/270617/ayn-rand-n-est-pas-encore-morte

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/mark-zuckerberg-un-retour-au-virilisme-sans-moderation-9824526

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/en-quete-de-politique/en-quete-de-politque-du-dimanche-19-janvier-2025-9419011

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-mardi-03-janvier-2023-6625411

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/entendez-vous-l-eco/silicon-valley-la-tentation-libertarienne-7756930

https://www.seuil.com/ouvrage/la-tech-olivier-alexandre/9782021520187