Océans : le constat implacable d’écosystèmes qui s’effondrent

07 juin 2021

Aujourd’hui, 8 juin 2021 et ce même jour chaque année, des hommes et des femmes du monde entier célèbrent la journée mondiale des océans. Génération Écologie se joint à eux pour rendre hommage à ces grandes étendues d’eau saline qui, aujourd’hui encore, façonnent la Planète bleue. Recouvrant à eux seuls environ 70% de la surface de la Terre, les océans émerveillent chaque jour des millions d’êtres humains. Les cinq océans sont surtout un élément qui a permis à la vie de se développer. C’est bien dans une étendue d’eau liquide – la soupe primordiale – que les organismes complexes dont nous héritons se sont développés il y a plusieurs milliards d’années. Nous dépendons encore aujourd’hui des océans pour pouvoir vivre sur Terre : les mers et océans produisent la moitié de l’oxygène que nous respirons. Les océans nous rendent dans cet esprit un grand nombre de services « écosystémiques », sans lesquels nous ne n’existerions pas.

Or, nos océans sont en danger. Sous la pression de l’espèce humaine, l’équilibre précaire qui a régi nos océans durant de nombreux millénaires est rompu, mettant en péril les conditions mêmes de notre existence sur Terre. Par exemple, les océans stockent une grande partie de la chaleur générée par les activités humaines. Sans elles, notre atmosphère se serait réchauffée de plus de 36°C depuis 1950 ! Les océans sont un bien commun indispensable à la vie, il nous faut en prendre soin. Si les objectifs de développement durable de l’ONU comprennent des mesures en termes de protection des écosystèmes marins, leurs moyens sont dérisoires : on compte sur la bonne volonté des États, sans que les engagements pris ne soient juridiquement opposables. Pour preuve : la majorité de leurs engagements, notamment ceux envers les milieux marins, sont restés lettre morte. 

Nous avons un impact direct sur l’équilibre biologique des océans : la pêche intensive est l’une des premières menaces pour les océans selon l’IPBES. En effet, ce secteur a longtemps cru que les ressources halieutiques étaient infinies. Les chalutiers sont donc devenus de plus en plus nombreux et de plus en plus gros, sillonnant les océans à la chasse des derniers bancs de poissons à capturer. Les méthodes de pêche les moins durables sont toujours largement utilisées, saccageant les fonds marins et par la même occasion toute forme de vie y ayant élu domicile. Ces méthodes sont destructrices, mais aussi profondément barbares et illogiques alors que les scientifiques affirment que la biodiversité est entrée dans une période d’extinction de masse. Les filets piègent et tuent de manière indiscriminée thons, raies et requins : les spécimens d’espèces qui n’étaient pas recherchés sont relâchés sans vie par-dessus bord. La surpêche épuise les océans et leur biodiversité, avec pour seul motif « faire plus de bénéfices ». Les multinationales de l’industrie agroalimentaire et de la pêche maltraitent les océans, mais aussi les pêcheurs artisanaux et les populations locales, largement touchées par la diminution des populations de poissons.

De la même façon, les océans sont devenus le déversoir final de nombreuses pollutions liées aux activités humaines. Parmi celles-ci, les activités minières terrestres libérant souvent nombre de métaux lourds ou encore les pratiques agricoles reposant sur l’utilisation sans limites de pesticides et d’engrais, le tout finalement charrié vers les océans par les fleuves, devraient être contrôlées, interdites ou limitées de façon draconienne. Nous mentionnerons ici pour exemple le chlordécone qui s’étend le long des côtes et dans les lagunes, les pesticides qui détruisent le corail etc. Nous devons permettre un aménagement adapté des bassins versants pour éviter l’envasement des lagons et un traitement des eaux de ruissellement et des eaux usées pour lutter contre les pollutions ; un changement des pratiques agricoles est lui aussi indispensable pour stopper la contamination de la biodiversité marine.

Mais également les rejets de déchets plastique qui, selon de nombreux rapports, est la seconde cause la plus grave de la dégradation des océans. L’utilisation croissante des plastiques à usage unique dans le monde ou le mauvais traitement de ceux-ci a pour conséquence le fait que certains de nos déchets se retrouvent dans les milieux marins. Et ce phénomène est mondialisé : la France, les États-Unis… exportent tous les ans des tonnes de déchets plastiques en Malaisie où, faute d’être traitée, une partie est charriée vers les océans. Selon Greenpeace, plus de 10 millions de tonnes de plastique se retrouvent chaque année dans les océans. Ces détritus s’accumulent, formant des centaines d’îles, dont la plus grande se situe dans l’océan Pacifique et couvre une surface aussi grande que l’Égypte : le “6ème continent”. Ces milliards de déchets se décomposent peu à peu en microplastiques ingérés par la faune, étouffant poissons et oiseaux. La pollution des océans est source de nombreuses inquiétudes quant à la possibilité d’ingérer des poissons contaminés : actuellement nous ingérons déjà l’équivalent d’une carte de bleu (5g) de plastique par semaine selon le WWF.

La mondialisation est également responsable de la dégradation des océans à de nombreux égards. La progression du commerce international et les délocalisations soutenues par les pouvoirs publics ont entraîné une hausse exponentielle du trafic maritime. Les porte-conteneurs sont de plus en plus nombreux à relier les ports du monde pour livrer matières premières, pétrole et produits transformés en tout genre. La multiplication des trajets augmente chaque jour la probabilité qu’un accident survienne. Ainsi, le naufrage d’un navire au large de l’Île Maurice en 2020 a créé une marée noire sur des kilomètres de lagons, asphyxiant les espèces maritimes locales. De même, des tonnes de billes de plastique se déversent en ce moment même sur les côtes du Sri Lanka après qu’un bateau se soit échoué au cours de son parcours. Le commerce maritime est également source d’environ 3% des émissions mondiales de CO2, alimentant un problème des plus sérieux pour les océans : le changement climatique.

La fonte des glaces est le phénomène dont nous avons toutes et tous entendu parler depuis notre plus jeune âge et qui n’a de cesse de s’accélérer. La fonte des glaciers continentaux contribue à la montée du niveau de la mer, mais, si la mer monte c’est avant tout parce qu’elle se dilate. L’élévation de la température terrestre entraîne une dilatation des océans : ils gonflent. Cette dilatation thermique représente environ 30 à 40% de l’élévation observée du niveau de la mer. Soyons bien conscients que la montée des eaux aura des conséquences, des zones aujourd’hui émergées disparaîtront et avec elles les populations humaines n’auront d’autre choix que de se déplacer. Les zones côtières sont en danger et les digues construites comme protection n’y pourront rien.

La houle modèle et sculpte inlassablement les rivages. Le littoral matérialise ainsi la frontière physique, en perpétuelle évolution, entre l’océan et la terre. Il constitue un espace tampon entre les processus océaniques et terrestres. Depuis plus d’un demi-siècle, le littoral est de plus en plus convoité pour le confort de vie qu’il apporte, son attrait touristique et l’activité économique qu’il draine. Les créations de ports, de marinas, d’habitations, de routes en bord de mer, se sont multipliées et par la même occasion, des digues, des épis, des brise-lames, pour protéger ces infrastructures des assauts de la mer. Et même si, depuis peu, les effets néfastes de ces aménagements sur le littoral ont été démontrés, cette urbanisation intensive liée à une évolution du milieu entraîne une instabilité importante de cet espace fragile, caractérisé par un phénomène généralisé d’érosion. Le recul des plages peut s’expliquer par le fait que l’action naturelle érosive de la mer et le rééquilibrage isostatique, ne sont plus compensés par l’apport naturel en sédiments charriés par les fleuves. L’exploitation intensive des sédiments le long des cours d’eau (pour fabriquer du béton entre autres), l’artificialisation des lits des fleuves, ou encore l’installation de barrages et de digues ont fortement réduit l’apport sédimentaire. Cette carence en apport de sédiment, couplée à la mise en place de structures côtières lourdes souvent aménagées en « épis du bon sens » et coupant le transit sédimentaire restant, engendre des phénomènes d’érosion importants. 70% des côtes dans le monde sont ainsi actuellement érodées malgré le développement de mesures de protection des rivages. La perspective de l’élévation du niveau de la mer due au changement climatique couplée à une intensification des tempêtes, et l’héritage de cette gestion désastreuse du problème impliquent que l’érosion côtière sera un souci d’importance croissante dans un proche avenir, avec des conséquences socio-économiques et géopolitiques majeures.

Moins visible mais pourtant bien réelle, l’acidification des océans. Une partie du CO2 émis par les activités humaines se dissout dans les océans. Ce phénomène permet de réduire l’effet de serre : l’océan stocke du carbone. Mais cette dissolution n’est pas sans conséquence. Les réactions chimiques liées augmentent nettement l’acidité océanique qui a augmenté de 30% en 250 ans. Le pH moyen des océans est passé de 8,2 avant l’ère préindustrielle à 8,1 actuellement et les projections annoncent une poursuite de la réduction du pH océanique de 8,1 aujourd’hui à 7,8 d’ici 2100. L’acidification océanique est une catastrophe pour la biodiversité en particulier les mollusques planctoniques ce qui pourrait mettre en danger toute la chaîne alimentaire mais aussi pour les coraux, réservoirs de biodiversité, qui blanchissent et dont elle empêche le développement. 

Par ailleurs, la biodiversité marine est également en danger du fait d’une baisse de l’oxygénation des océans : la température modifie la solubilité de l’oxygène dans l’eau. On estime que la quantité d’oxygène dans l’océan a diminué en moyenne de 2% par décennie depuis 1960.

La nature même des océans évolue. Vastes étendues d’eau salées, les océans sont le cœur du cycle de l’eau dont nous dépendons toutes et tous. Or, plus le réchauffement atmosphérique est important, plus l’évaporation augmente, laissant les sels dans l’océan. La salinité des océans augmente ce qui crée un creusement de la salinité entre différentes zones marines (les zones à faibles salinité deviennent plus douces, les zones à forte salinité plus salées encore). Une autre conséquence est l’intensification du cycle de l’eau : plus d’évaporation suppose plus de précipitations donc plus de ruissellement sur les zones émergées. Le problème principal posé par ce dérèglement du cycle de l’eau c’est l’irrégularité des précipitations, on le constate déjà, les périodes pluvieuses ne correspondent plus à celles qu’on a connu, de longues périodes de sécheresse sont suivies de pluies torrentielles, de nombreux ajustements de nos pratiques agricoles notamment sont à prévoir.

La perturbation du fragile équilibre océanique entraîne des boucles de rétroactions négatives : le réchauffement augmente l’évaporation ; l’évaporation ajoute de la vapeur d’eau dans l’atmosphère ; la vapeur d’eau est un puissant gaz à effet de serre qui lui-même réchauffe l’atmosphère. D’autre part, les océans aujourd’hui puits de carbone pourraient arriver à saturation, ils ne seraient alors plus en mesure de capter du carbone et le processus pourrait venir à s’inverser, les océans devenant alors des sources de carbone. Nous n’avons jamais été si proches de ce point de bascule (ou tipping point).

Les océans sont des régulateurs de climat, depuis des millénaires ils ont vu naître la vie et depuis stabilisent la température de la Terre. L’immensité bleue est un bien commun dont nous devons impérativement prendre soin : l’océan doit être reconnu comme un bien commun de l’humanité. Leur immensité ne suffit pas, les activités humaines ont perturbé leur fonctionnement, pollué leur surface comme leurs profondeurs, décimé leur biodiversité etc.

Célébrons aujourd’hui la puissance et la beauté de l’océan mais surtout réagissons ! Nous approchons le point de non-retour, des actes forts doivent être engagés collectivement : nous sommes bien fragiles sans ces géants bleus. Préserver et protéger les océans implique des ruptures rapides avec les modes de vie consuméristes qui nous mènent à l’abîme.

Arthur Boutiab, Vincent Defaud, Nina Géron, Nicolas Jarry et Pierre Rustin